Le premier slam francophone est africain et date de 1969 !…

Sanvi Alfred Panou est un poète d’origine togolaise né au Bénin, un artiste touche-à-tout, poète, comédien, réalisateur et producteur qui porte en lui plusieurs pans d’histoires de l’expérience noire en France.

Dès 1969, il est un familier du studio Saravah situé passage des Abesses à Montmartre dirigé par Pierre Barouh, un producteur indépendant qui a créé son label cinq ans auparavant. Saravah est aux avant-postes d’une sono mondiale (qu’on n’appelle pas encore musique du monde) où se côtoient, entre autres, le gabonnais Pierre Akendengué, le percussionniste brésilien Nana Vasconcelos mais aussi Jean-Roger Caussimon, David Mcneil et Jacques Higelin.

Alfred Panou croise le chemin d’Higelin lorsque celui-ci, avec ses compères Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, décide de monter au Lucernaire, rue d’Odessa à Montparnasse, « Niok », un spectacle d’un nouveau genre qui mêle chansons, poésies, dialogues et improvisations. Le Lucernaire se veut alors un lieu de spectacle permanent ouvert à l’avant-garde. Le comédien bénino-congolais Alfred Panou y donne également un spectacle intitulé « Black power » composé de poèmes militants de Stokely Carmichael et d’Angela Davis.

Mais avant Niok, un quartet de musiciens noirs américains joue une musique sans équivalent. Lester Bowie (trompette), Roscoe Mitchell, Joseph Jarman (saxo) et Malachai Favors Maghostut (basse) viennent de quitter Chicago pour s’installer à Paris, terre d’accueil depuis la Libération pour tous les musiciens de jazz américains en rupture avec les traditions et fuyant un pays hostile à leur musique comme à la couleur de leur peau. Ils prennent le nom d’Art Ensemble of Chicago et entendent s’affranchir des chapelles pour embrasser tous les styles qui ont construit le jazz : le New Orleans, le Be Bop, le Free Jazz mais aussi la soul music, la musique africaine, la musique atonale en développant le concept de Great Black Music. Bientôt les quatre musiciens se joignent à Areski, Higelin et Fontaine sur scène. Tous partagent la volonté de créer un art qui soit une expression directe et décident de prolonger l’expérience afin de donner un spectacle collectif.

Cette aventure scénique donnera l’idée au producteur Pierre Barouh de mêler le free-jazz du Art Ensemble of Chicago à la poésie engagée et avant-gardiste de Brigitte Fontaine pour l’enregistrement de son album « Comme à la radio ».

C’est au cours d’une de ces séances de studio que Barouh invite le jeune Alfred Panou à venir déclamer deux de ses textes, toujours entouré du quartet de Chicago qui improvise sur « Je suis un sauvage » et « Le moral nécessaire ». Le 45-tours paraît le 14 octobre 1969.

« Je suis un sauvage » est sans doute le premier morceau de slam enregistré en français qui relève plus de la performance artistique que du free-jazz. Pleine de surréalisme, la chanson exprime à la fois un cri de colère et une marque d’autodérision à l’égard d’imaginaires racistes et colonialistes.

Si le disque n’a pas rencontré le succès à sa sortie, il connaît désormais un spectaculaire regain d’intérêt auprès d’un nouveau public féru de jazz et de hip-hop, grâce aux rééditions. Ce qui ne laisse pas de surprendre son auteur :

« J’ai fait ce disque-là qui n’avait pas du tout marché à l’époque et qui avait pour titre « Je suis un sauvage » et « Le moral nécessaire ». Aujourd’hui après plus de 40 ans, curieusement la SACEM m’envoie des droits d’auteurs par miracle. C’est pour dire qu’il ne faut pas désespérer ».

 

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